Où est la limite ?

Où est la limite ?

Le trail running ou plus largement la course à pied, est un sport de défis. Quelle que soit la raison pour laquelle on s’est mis à courir, au départ, il y a souvent une raison qui nous y a poussé, un obstacle qu’on a voulu franchir : perte de poids, dépassement de soi, envie de performances, … Mais jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? A quel moment se dit-on que l’objectif est atteint ? A partir de quand faut-il s’arrêter ? Où est la limite ?

Voilà bien des questions auxquelles il est bien difficile de répondre parce que, si je me base sur ma propre expérience, on n’en a jamais assez, nous ne sommes jamais rassasiés. Une fois le défi rempli, on s’en trouve un autre. Une fois l’objectif atteint, un s’en fixe un nouveau, plus dur. J’ai l’impression que finalement, celui qui commence à courir ne peut être arrêter que par l’incapacité de le faire !

Dans mon cas, j’ai toujours couru. Après quoi ? Après un ballon il y a bien longtemps, après les filles un moment. Mais je n’ai jamais couru pour simplement … courir. Mais j’aimais ça tout de même, peut-être parce que j’étais un peu meilleur que la moyenne : au collège, je rivalisais avec les dispensaires du club d’athlé au 1500m, j’ai échoué au pied du podium du cross de l’établissement ; au foot, j’étais devant lors des footings d’entrainement, lors des matchs j’étais ailier et mon rôle consistait à courir le long de la ligne de touche et centrer, on m’appelait « mobylette » (ou Rahan parce que j’avais les cheveux longs !!). Alors oui, courir me permettait de me distinguer, un peu (pas comme avec les filles !).

Mais après le judo, le foot, le tennis, le volley, le karaté, … j’ai décidé de courir pour courir. Mais pas sur la route parce que j’habite depuis 12 ans dans une magnifique région de moyenne montagne, le Jura. Le panorama est plus sympa au sommet mais là-haut, ce sont des sentiers qui y montent, pas des routes (quoique). Après 2 ans de karaté enfermé dans une salle, mon tout premier objectif était là : prendre l’air et découvrir du pays à travers le sport. Quoi de mieux que le trail running ?

Décembre 2009, me voilà rhabillé de jolis vêtements de course Quechua, une paire d’Adidas Response Trail 16 jaune et noire, une belle petite lampe frontale Petzl et le soir, à la tombée de la nuit, j’arpente les rues de Saint Claude et les chemins alentours. Mais très vite, le premier défi pointe son nez : faire une course, un trail, un vrai, un truc de fous pour moi et mon copain de l’époque. Nous avons trouvé l’objet de notre folie : le Marathon du Mont Blanc en juin 2010.

Très vite, il faut faire des petites courses, pour goûter, une sorte de hors d’œuvre, pour voir si on aime. Je me souviendrais toujours de cette première compétition : la Rubatée Blanche à Lajoux, 12km sur la neige, la première édition, j’étais le tout premier inscrit et on m’a réservé le dossard n°1 ! Puis sont arrivées les épreuves suivantes pour arriver enfin à l’échéance 6 mois plus tard. Je suis passé de 20km à 42km et 2500m de D+ ! Ce fut dur, long, fatigant mais nous étions au bout, nous avions franchi la ligne d’arrivée et surtout, on a sécrété une sacrée dose d’endorphine qui nous a complètement dopé. Ça y est, je suis malade, accro à trail !

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Alors mon objectif était atteint, j’aurais pu m’arrêter là. Au lieu de ça, j’ai continué, sans doute à cause de cette nouvelle dépendance, celle qui fait que lorsque vous ne courez pas, vous ressentez un manque. Alors mon idée suivante était d’aller un peu plus loin. En 2011, je terminais les 55km du Trail du Lac de Vouglans. Là, j’en ai vraiment bavé, sans doute que mon niveau d’entraînement était un peu juste et à ce moment-là, j’ai bien cru que cette fois, ma limite était atteinte.

En 2012, si je décide de ne pas faire de course plus longue, conscient de mes capacités à ne pas pouvoir m’entraîner suffisamment, j’essaie d’en faire tout de même un peu plus. Je passe alors de 6 à 11 courses dans l’année avec plus de 220km parcourus en compétition mais sans jamais dépasser les 36km.

L’année suivante, je continue sur le même rythme en m’inscrivant à 16 courses. Parmi celle-ci, les 36km de la Transju’Trail . C’est important parce qu’après 6km d’effort, mon genou se bloque et m’empêche de continuer à courir. Je marche donc jusqu’au ravitaillement et j’abandonne après 13km. C’est peut-être ça ma limite : la blessure. Seulement voilà, le lendemain, le médecin ne me trouve rien et e dit de retourner courir pour savoir où j’ai mal car oui, la douleur est partie ! Alors je retourne prudemment à l’entrainement et effectivement, le genou tourne comme il faut… Ca n’est donc pas encore là que je vais m’arrêter.

 Avec un autre copain, on se lance le défi suivant : participer à une course mythique qui nous fera mettre un pas dans le monde de l’ultra trail. Nous jetons notre dévolu sur la Saintélyon. Là encore, nous nous sommes fait mal durant 13h et 75km ! C’est la première fois que je cours si longtemps d’affilé. Mais là encore, le fait de franchir la ligne me permet de rendre le rêve possible et d’imaginer alors d’autres objectifs encore plus fous !

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2014, c’est pour moi l’année du vrai défi : je veux dépasser les 100km ! Barjot me direz-vous ? Sans doute un peu mais je vous l’ai dit, c’est un engrenage, lorsque vous avez mis le doigt dedans, vous enfilez le bras et tout ce qui suit ! Mes courses en 2012 et 2013 me permettent de me préinscrire sur la CCC. Malheureusement, la loi du tirage au sort ne me donnera pas raison. 2 choix s’offrent à moi : revenir l’an prochain ou … faire la TDS, les Traces des Ducs de Savoie. J’en ai entendu parler de celle-là, 120km et 7250m de D+, la plus sauvage et réputée plus dure course de l’UTMB. Et bien allez, on n’est plus à ça près, on y va.

Je prépare l’échéance avec de belles épreuves (Trail des Reculées 37km, Transju’Trail 72km, UTTJ 110km en 2 fois). Par malchance, mon pote Riri qui devait m’accompagner se blesse en cours d’année, je courrai donc seul la TDS. Fin août nous y sommes, je prends le départ mais je ne finis pas. J’abandonne après 66km et 4300m D+ avec des problèmes gastriques ayant pris le dessus sur le mental. C’est sans doute ça ma limite, courir une journée entière suivie d’une nuit, c’est sans doute trop pour moi. J’ai essayé, j’ai échoué, je dois me contenter de courses plus courtes.

 

Alors en 2015, je repars sur plus de compétitions dans l’année mais moins longues, me cantonnant à 72km lors de la Transju et la Saintélyon. J’aurais bien refait les 110km de l’UTTJ mais la chaleur m’a cramé dès la première étape, je ne ferai pas la seconde. J’ai peut-être trouvé mon créneau ainsi sauf que… sauf que j’ai à nouveau les points pour retenter l’expérience TDS. Parce que je ne vous ai pas dit, quand vous échouez, votre seule envie est de recommencer pour réussir ! C’est décidé, en 2016, je retourne à Chamonix (grâce au tirage au sort favorable) !

Entretemps, j’ai découvert quelques petites capacités à aller vite sur route (oui, je ne voulais pas mais il n’y a que les c… qui ne changent pas d’avis !) avec des temps d’1h28 en 2015 et 1h26 en 2016 sur Semi-Marathon. Et comme une copine (Marie) me propose un dossard pour le Marathon de Genève, l’année 2016 sera finalement celle des défis encore plus fous !!!

Un peu hors de mes objectifs de temps, je termine ce 1er marathon sur bitume en 3h36. Premier défi atteint. J’enchaine ensuite au printemps avec des chouettes trails de plus de 40km pour préparer la TDS. Fin août, c’est l’apothéose, je viens à bout de mon Himalaya en près de 32h ! Je suis sur un nuage et je me dis que tout ce que j’ai fait depuis que je me suis mis à courir pour courir est finalement une suite logique, une progression constante. C’est sans doute pour ça que nous nous fixons des objectifs toujours plus hauts, pour se forcer à progresser.

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Le retour à la réalité fut assez rude. J’étais blasé de la course à pied, plus envie de m’entraîner car plus d’objectif en tête. Je cours beaucoup moins depuis près de 3 mois. Je tente bien de me remotiver mais ça n’est pas simple. Finalement, la limite est peut-être à ce moment où l’envie vous échappe.

Mais par moments, l’envie revient, elle n’est pas totalement partie. Ce doit être cette période où le corps réclame un peu de répit. Et oui, vous l’avez emmené loin, au bout de lui-même voire au-delà. En tout cas, il n’y a qu’à regarder l’état dans lequel nous sommes capables de nous mettre lors de ces épreuves de folie pour voir qu’il est vraiment malmené. La tête écoute enfin son corps mais garde en mémoire les bonheurs accumulés lors de ces efforts : la satisfaction de l’avoir fait, les paysages parcourus, les gens rencontrés… et elle en demande encore.

Donc non, je n’ai pas atteint mes limites, je suis sûr de pouvoir aller encore un peu plus loin, un peu plus haut. J’ai des envies, de nouvelles idées de défis.

Y a-t-il alors une limite à tout ça ?

Evidemment oui, les contraintes telles que la blessure, l’incapacité physique d’aller de continuer par exemple. Les contraintes professionnelles et familiales peuvent aussi être des barrières à l’escalade permanente : si votre métier ou votre mode de vie ne vous permet pas d’aller au-delà d’une certaine charge, alors vous ne pourrez pas continuer dans votre progression. Pensez-vous que les élites qui gagnent les courses travaillent 8h par jour dans une usine ou un bureau et qu’ils vont chercher le petit à l’école, le font manger le soir après avoir pris le bain ? Bien sûr que non, ceux-ci ont la possibilité de s’entraîner beaucoup et souvent, c’est pour cela qu’ils sont meilleurs !

Mais si comme moi, vous avez un boulot qui ne vous fait pas rentrer trop tard le soir et une femme conciliante et qui, pire, s’est aussi mise à courir, si comme moi vous êtes en bonne santé, la limite est sans doute ailleurs.

Je crois que la limite est en fait à la frontière du plaisir car la course est un sport, un jeu. Si nous n’avons plus de plaisir à jouer alors il faut arrêter et changer de jeu, découvrir d’autres choses, d’autres types de défis. C’est comme ça que j’ai procédé à chaque fois : j’ai arrêté le foot par manque de plaisir à cause des engueulades entre coéquipiers après les matchs perdus, j’ai arrêté le karaté par manque de plaisir à rester enfermé dans une salle…

Tant qu’on a plaisir à faire ce qu’on fait, alors faisons-le, encore.

Et vous, où est votre limite ?

julbo

Cet article a 6 commentaires

  1. Avatar

    Quel bel article, qui exprime bien le ressenti du coureur.
    Moi, j’ai atteint ma limite coté distance. Il me reste le marathon de Paris l’an prochain et je vais redescendre en distance car j’ai envie de repartir sur des courses plus courtes mais de pouvoir les partager avec mon cheri…..
    Je serais donc plus dans le partage et les encouragements et plus dans le dépassement de soi.
    Bonne journée

    Sev

    1. lolotrail

      Salut Sev, c’est aussi voir plus important de prendre un plaisir à courir même si on est en dessous de son potentiel. Je cours de temps en temps avec madame, je vais moins vite mais c’est tout aussi agréable! Eclatez-vous bien à 2 !

  2. Avatar

    Beau témoignage qui résume bien l’immense plaisir de s’éclater dans le trail en repoussant ses limites mais aussi les contraintes et les limites.

    1. lolotrail

      Merci. La notion de plaisir m’a toujours guidée mais j’ai encore et toujours (pour le moment en tout cas) envie de plus. Nos rythmes de vie ne nous le permettent pas toujours… Des choix et des sacrifices sont à faire… Mais sans oublier que tout cela ne reste qu’un loisir!

  3. Avatar

    Super article!!!!Et super blog!!!Vivement le prochain résumé!

    1. lolotrail

      Quel enthousiasme, merci ! Le prochain récit arrive avec le week-end Saintélyon qui se profile actuellement!!!

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